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Le point Made In France

« Agriculture contre écologie : le début d’une guerre
française ? »

Sébastien Ménard

19 avril 2023

Sainte-Soline. Quelques hectares agricoles dans les Deux-Sèvres devenus, en quelques jours, le symbole d’une fracture française.
Le 25 mars 2023, plusieurs milliers de manifestants se rassemblent contre la construction de “bassines” de stockage d’eau destinées à l’irrigation agricole. 6 000 personnes selon les autorités. Près de 30 000 selon les organisateurs.

Face à eux : des centaines de gendarmes, des affrontements extrêmement violents, des blessés des deux côtés, et deux manifestants plongés dans le coma.
Très vite, les images font le tour du pays. Grenades. Fumées. Chaos. Colère. La Ligue des droits de l’Homme évoque un usage “disproportionné” de la force. Un rapporteur de l’ONU s’inquiète également de la gestion du maintien de l’ordre.

Mais derrière la violence des affrontements, une autre question apparaît : Sommes-nous en train de transformer l’écologie en guerre civile culturelle ?
Car au fond, que sont réellement ces fameuses “bassines” dont tout le monde parle ?

Concrètement, il s’agit d’immenses réserves artificielles d’eau, creusées puis recouvertes de bâches plastiques étanches, destinées à stocker de l’eau pompée principalement dans les nappes phréatiques ou les cours d’eau durant l’hiver.
L’objectif : Constituer des réserves pour irriguer les cultures pendant l’été, lorsque les sécheresses rendent l’accès à l’eau beaucoup plus difficile.
Pour les agriculteurs favorables au projet, ces réserves représentent un outil d’adaptation au changement climatique. Selon eux, elles permettent d’éviter des prélèvements massifs en plein été, elles sécurisent les récoltes, elles protègent l’activité agricole, et elles contribuent à maintenir une production alimentaire française.

Mais pour leurs opposants, ces “méga-bassines” symbolisent au contraire un modèle agricole jugé dépassé. Les militants écologistes dénoncent une privatisation de l’eau, un accaparement au profit de grandes exploitations, une artificialisation supplémentaire, et le maintien d’une agriculture intensive très consommatrice en
eau, notamment pour certaines cultures comme le maïs.

Autrement dit : Les “bassines” sont devenues bien plus qu’un simple sujet technique. Elles cristallisent deux visions du futur. D’un côté : Une logique de sécurisation de la production agricole face au dérèglement climatique. De l’autre : Une volonté de transformation profonde du modèle agricole et de la gestion de l’eau. Et entre les
deux : Une société française de plus en plus incapable de débattre sereinement.

Le problème est pourtant immense. Le changement climatique est une réalité. Les tensions autour de l’eau vont augmenter. Les sécheresses deviennent plus fréquentes. Les rendements agricoles deviennent plus instables.

Autrement dit : La question de l’eau sera probablement l’un des grands défis européens des prochaines décennies.
Mais une autre réalité existe également : Sans agriculture, il n’y a ni souveraineté alimentaire, ni alimentation locale, ni stabilité sociale. Or depuis plusieurs années, une partie du monde agricole a le sentiment d’être devenue le symbole idéal de tous les problèmes environnementaux. Pollution. Pesticides. Émissions carbone.Élevage
intensif. Artificialisation. Comme si les agriculteurs étaient devenus, à eux seuls, responsables de l’état du monde.

Pourtant, la réalité est infiniment plus complexe.
Les agriculteurs sont souvent les premiers exposés aux sécheresses, aux aléas climatiques, à l’effondrement de certaines exploitations, à la hausse des coûts énergétiques, et à une pression économique devenue considérable.
Beaucoup vivent déjà dans une immense fragilité. Alors attention. Une écologie qui humilie le monde agricole est une écologie qui risque l’échec. Parce qu’on ne transformera pas un modèle alimentaire contre ceux qui produisent.

L’enjeu n’est pas de choisir entre agriculture et écologie. L’enjeu est de réconcilier production, environnement, eau, souveraineté alimentaire, et santé collective. Et cela demandera autre chose que des slogans. Cela demandera de la science, du dialogue, des investissements, de l’innovation, et surtout une immense capacité de
compromis.
Car derrière Sainte-Soline, une vérité apparaît déjà : Les grandes crises écologiques de demain ne seront pas uniquement des crises environnementales. Elles seront aussi des crises sociales, économiques et démocratiques. Et nous avons probablement intérêt à l’apprendre rapidement.

Sébastien Ménard
Co-fondateur EAT FOR GOOD GROUP