< Tous les articles

L'assiette du futur

L’IA va-t-elle vraiment remplacer les talents ?

Sebastien Menard

8 juin 2026

Sebastien Menard au micro de Sud Radio

Depuis plusieurs mois, un discours s’impose partout : l’intelligence artificielle va remplacer les journalistes, les écrivains, les communicants, les scénaristes, les graphistes, les réalisateurs, les musiciens, les créatifs ou encore les consultants. Bref, tous ceux dont le métier consiste à produire des idées, des contenus ou des analyses.

À écouter certains experts, nous serions à l’aube d’une immense substitution. Les machines prendraient progressivement la place des femmes et des hommes dans les industries culturelles, les médias, la communication, l’enseignement ou encore le conseil.

Je ne partage pas cette vision. Je pense même que nous nous trompons de débat.

Car l’intelligence artificielle ne va pas d’abord remplacer les talents. Elle va remplacer la médiocrité. Elle va remplacer les contenus sans âme, les présentations sans idée, les analyses sans profondeur, les textes écrits sans conviction et les vidéos sans créativité. Tout ce qui est standardisable deviendra progressivement automatisable.

Et c’est parfaitement logique. Pourquoi payer un être humain pour produire ce qu’une machine peut réaliser en quelques secondes, à moindre coût et parfois avec une qualité équivalente ?

La véritable question n’est donc pas de savoir si l’intelligence artificielle est capable d’écrire un texte, de créer une image ou de composer une musique. Elle en est déjà capable. La véritable question est de savoir si elle peut susciter l’envie.

C’est là que les choses deviennent intéressantes.

Depuis toujours, les grands artistes, les grands entrepreneurs, les grands médias, les grands professeurs ou les grands leaders ont une caractéristique commune : ils donnent envie. Envie d’apprendre, de découvrir, de lire, d’écouter, d’agir ou de se dépasser.

Or, l’envie n’est pas un algorithme. L’envie est une émotion.

L’intelligence artificielle peut produire un texte, mais elle ne sait pas pourquoi quelqu’un devrait avoir envie de le lire. Elle peut générer une image, mais elle ne sait pas pourquoi quelqu’un devrait la trouver belle. Elle peut composer une musique, mais elle ne sait pas pourquoi quelqu’un devrait être bouleversé en l’écoutant.

Parce que le goût n’est pas une donnée. Le goût est une transmission.

Parce que le plaisir n’est pas un calcul. Le plaisir est une expérience humaine.

Parce que l’émotion n’est pas un fichier. Elle est une rencontre entre une œuvre, une idée ou une personne et celui qui la reçoit.

C’est pourquoi je crois que l’avenir appartiendra moins aux producteurs de contenus qu’aux créateurs de désir, moins aux techniciens qu’aux inspirateurs, moins aux exécutants qu’aux visionnaires.

L’intelligence artificielle va certainement transformer nos métiers. Elle va augmenter notre productivité, accélérer la production de contenus, faire disparaître certaines tâches et même supprimer certains emplois. Mais elle ne remplacera pas celles et ceux qui savent créer du lien, transmettre une vision, former au bon goût et susciter l’enthousiasme.

Le danger n’est donc pas l’intelligence artificielle. Le danger serait de devenir paresseux, de ne plus apprendre, de ne plus transmettre, de ne plus cultiver notre curiosité et de ne plus exercer notre esprit critique.

Car le jour où nous abandonnerons aux machines notre capacité à donner envie, à transmettre du plaisir et à former le goût, le problème ne sera plus technologique. Il sera profondément humain.

Laurent Alexandre a probablement raison lorsqu’il décrit la puissance de l’intelligence artificielle. Mais il se trompe lorsqu’il laisse entendre que l’intelligence suffira.

Le monde n’a jamais été gouverné par les intelligences les plus puissantes. Il a toujours été transformé par celles qui donnaient envie aux autres de les suivre.

À mesure que l’intelligence artificielle progressera, les compétences purement techniques perdront probablement une partie de leur rareté. En revanche, la capacité à inspirer, à transmettre une vision, à éveiller la curiosité et à créer de l’adhésion deviendra plus précieuse que jamais.

L’avenir n’appartiendra donc pas uniquement à ceux qui sauront utiliser l’intelligence artificielle. Il appartiendra surtout à ceux qui continueront à développer ce que les machines ne savent pas reproduire : le goût, l’empathie, l’enthousiasme, le sens critique et cette capacité profondément humaine à donner envie aux autres d’avancer.

Car, finalement, la question n’est peut-être pas de savoir si l’intelligence artificielle remplacera les talents.

La véritable question est de savoir si nous continuerons à cultiver ce qui fait leur valeur.