Aspartame, désinformation et règne des certitudes : quand l’émotion prend le pas sur la science.
À force de vouloir nous protéger de tout, ne sommes-nous pas en train de perdre notre capacité à distinguer le danger réel de la peur fabriquée ? Et surtout, comment en sommes-nous arrivés à une époque où quelques secondes d’affirmations péremptoires peuvent suffire à discréditer des années de travaux scientifiques ?
L’aspartame serait dangereux. Cancérigène. Un poison industriel que l’on retrouverait dans nos boissons, nos desserts et nos assiettes. Depuis des années, les accusations se multiplient. Les réseaux sociaux s’enflamment, les vidéos alarmistes accumulent les millions de vues et les certitudes se propagent à une vitesse vertigineuse. À écouter certains influenceurs, nous serions entourés de substances toxiques, de produits suspects et de dangers soigneusement dissimulés par les industriels, avec la complicité supposée des autorités sanitaires.
Mais que dit réellement la science ?
Le 10 septembre dernier, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a publié une nouvelle évaluation scientifique concernant un édulcorant associant aspartame et acésulfame. Après examen des données disponibles, elle n’a pas identifié de préoccupation sanitaire aux niveaux d’utilisation et d’exposition évalués. Elle maintient également la dose journalière admissible de l’aspartame à 40 milligrammes par kilogramme de poids corporel. Cette conclusion s’inscrit dans la continuité des précédentes évaluations de sécurité, même si elle ne signifie évidemment pas que toute consommation, quelle qu’en soit la quantité, serait sans conséquence.
Voilà une information importante, documentée, issue d’une expertise scientifique. Pourtant, combien de personnes en ont réellement entendu parler ? Combien ont pris le temps de comprendre ce que signifient ces conclusions ? Et combien continueront demain à partager des vidéos affirmant, sans nuance, que l’aspartame est un poison ?
Quand le soupçon devient une condamnation
En 2023, le Centre international de recherche sur le cancer, organisme dépendant de l’Organisation mondiale de la santé, avait classé l’aspartame comme « possiblement cancérogène pour l’homme ». Une annonce largement médiatisée, parfois présentée comme la démonstration définitive de sa dangerosité.
Or, cette classification repose sur l’identification d’un danger potentiel, et non sur la mesure du risque réellement encouru aux niveaux habituels de consommation. La distinction est fondamentale. Une substance peut présenter un danger dans certaines conditions sans nécessairement constituer un risque significatif dans les conditions auxquelles nous y sommes exposés. La toxicologie repose précisément sur cette réalité : la nature d’une substance compte, mais sa dose, la fréquence d’exposition et les conditions de consommation comptent également.
D’ailleurs, en 2023, le comité d’experts de l’OMS et de la FAO chargé de l’évaluation des additifs alimentaires avait, lui aussi, maintenu la dose journalière admissible de l’aspartame. Deux approches scientifiques complémentaires, deux questions différentes, mais une nuance essentielle qui s’est largement perdue dans le vacarme médiatique.
Notre société semble avoir développé une étrange habitude : transformer le soupçon en preuve, l’hypothèse en certitude et la précaution en condamnation.
Il ne s’agit évidemment pas de défendre l’aspartame à tout prix, encore moins de prétendre que les industriels de l’agroalimentaire seraient irréprochables. Les controverses sanitaires passées nous rappellent au contraire combien la vigilance, l’indépendance des expertises et la transparence sont indispensables. Mais cette vigilance doit reposer sur des faits, des méthodes et des preuves. Sans quoi elle cesse d’être une exigence de santé publique pour devenir une mécanique de suspicion permanente.
Le triomphe de l’émotion sur la connaissance
Nous vivons un paradoxe historique. Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de connaissances scientifiques. Jamais nous n’avons été capables de mesurer aussi précisément les effets des substances sur notre organisme, d’étudier les maladies, d’analyser les risques et de confronter les résultats de milliers de chercheurs à travers le monde. Et pourtant, jamais la parole scientifique n’a semblé aussi facilement contestable par des individus qui ne possèdent parfois aucune compétence dans les domaines qu’ils prétendent expliquer.
Il suffit aujourd’hui d’un smartphone, d’une formule choc et d’un montage efficace pour se présenter comme un lanceur d’alerte. Plus le message est inquiétant, plus il suscite des réactions. Plus il dénonce un prétendu scandale, plus il circule. Et plus il se diffuse, plus il acquiert, aux yeux de certains, une apparence de vérité.
Les algorithmes ne récompensent pas nécessairement la rigueur. Ils récompensent l’attention. Or, la peur, la colère et l’indignation sont de puissants moteurs d’engagement. Une explication scientifique qui nécessite dix minutes, plusieurs nuances et quelques précautions méthodologiques aura bien du mal à rivaliser avec une vidéo de trente secondes annonçant que « ce produit vous empoisonne ».
Nous sommes progressivement passés d’une société dans laquelle la crédibilité reposait sur la compétence à un univers où elle se mesure trop souvent au nombre de vues, de likes et de partages.
Cela ne signifie pas que les réseaux sociaux seraient condamnés à diffuser de fausses informations. Ils peuvent aussi être de formidables instruments de vulgarisation, d’éducation et de démocratisation du savoir. De nombreux scientifiques y accomplissent d’ailleurs un travail remarquable. Mais leur fonctionnement favorise trop souvent les messages simples, définitifs et émotionnels, précisément là où la connaissance scientifique exige de la complexité, de la prudence et parfois du temps.
Et cette dérive ne concerne pas seulement l’alimentation. Elle touche la médecine, les vaccins, l’environnement, l’énergie, les nouvelles technologies et désormais l’intelligence artificielle. Dans tous ces domaines, nous voyons prospérer une même confusion entre opinion personnelle, conviction intime et connaissance démontrée.
La science n’est pas une opinion parmi d’autres
Il existe une différence essentielle entre avoir le droit d’exprimer une opinion et considérer que toutes les opinions possèdent la même valeur scientifique. Chacun est libre de s’interroger sur la composition d’un produit, de critiquer les décisions d’une autorité sanitaire ou de demander davantage de recherches. C’est même souhaitable. Mais une intuition personnelle ne saurait être placée sur le même plan qu’une expertise fondée sur des données vérifiables, des protocoles rigoureux et des résultats confrontés à la critique.
La science n’est pas infaillible. Elle a commis des erreurs, elle en commet encore et elle en commettra d’autres. Mais sa force réside précisément dans sa capacité à reconnaître ses limites, à remettre en question ses conclusions et à les faire évoluer lorsque de nouvelles preuves apparaissent.
Contrairement à ce que certains imaginent, le doute n’est pas une faiblesse de la démarche scientifique. Il en constitue l’un des fondements. Un chercheur sérieux sait distinguer ce qu’il connaît, ce qu’il suppose et ce qu’il ignore. Il sait qu’une corrélation ne démontre pas nécessairement une causalité, qu’une étude isolée ne constitue pas un consensus et qu’un résultat doit pouvoir être reproduit avant de devenir une référence solide.
À l’inverse, la désinformation prospère souvent sur une absence totale de doute. Elle affirme, accuse, simplifie et désigne des responsables. Elle propose des réponses immédiates à des questions complexes. Et lorsqu’une étude vient contredire son discours, elle peut toujours invoquer un complot, une manipulation ou une prétendue collusion entre chercheurs, industriels et institutions.
Le plus inquiétant n’est pas que certains contestent la science. C’est qu’ils parviennent parfois à transformer l’existence même d’une expertise scientifique en motif de suspicion.
Pendant ce temps, les véritables enjeux de santé publique demeurent
Pendant que nous débattons sans fin du supposé poison caché dans un soda sans sucre, d’autres défis sanitaires, parfaitement documentés, continuent de peser sur nos sociétés. L’obésité progresse à l’échelle mondiale, le diabète de type 2 représente un enjeu majeur de prévention, la sédentarité fragilise notre santé et les déséquilibres alimentaires contribuent au développement de nombreuses maladies chroniques.
Ces phénomènes sont complexes. Ils ne se résument ni à un ingrédient, ni à un aliment, ni à une responsabilité individuelle. Ils résultent de multiples facteurs : habitudes de consommation, environnement alimentaire, niveau d’activité physique, conditions sociales, sommeil, stress, prédispositions biologiques et accès à la prévention.
Bien entendu, remplacer systématiquement le sucre par des édulcorants ne constitue pas une stratégie nutritionnelle suffisante. L’OMS a d’ailleurs déconseillé en 2023 leur utilisation comme moyen de contrôle du poids à long terme dans la population générale, tout en précisant que cette recommandation ne constituait pas une réévaluation de leur sécurité toxicologique. Là encore, il faut distinguer deux questions : un produit peut respecter les seuils de sécurité sans pour autant présenter un bénéfice nutritionnel démontré.
C’est précisément cette nuance que nous devrions apprendre à mieux comprendre et à mieux transmettre.
Notre responsabilité collective devrait être de hiérarchiser les risques plutôt que de hiérarchiser les peurs. De consacrer davantage d’énergie à l’éducation nutritionnelle, à la prévention, à l’activité physique et à l’amélioration durable de nos modes de vie. De donner aux citoyens les moyens de comprendre ce qu’ils consomment, sans les enfermer dans une culpabilité permanente ou dans une succession d’alertes anxiogènes.
Car à force de présenter chaque aliment comme une menace potentielle, nous risquons de perdre de vue l’essentiel : la santé se construit dans la durée, à travers des comportements globaux, et non dans l’obsession quotidienne d’un ingrédient isolé.
Réapprendre à douter intelligemment
L’enjeu dépasse largement l’aspartame. Il concerne notre capacité collective à faire société autour d’une réalité partagée, fondée sur des faits que nous acceptons de confronter, de vérifier et de discuter.
Avec le développement de l’intelligence artificielle générative, cette question devient encore plus urgente. Demain, il sera toujours plus facile de produire des vidéos convaincantes, de fabriquer de faux experts, d’imiter des discours scientifiques et de diffuser à grande échelle des informations trompeuses. Le défi ne sera plus seulement d’accéder à la connaissance, mais de savoir reconnaître sa fiabilité.
Cela suppose un effort collectif. Celui des scientifiques, qui doivent rendre leurs travaux plus accessibles. Celui des journalistes, qui doivent résister à la tentation du sensationnalisme. Celui des plateformes numériques, qui doivent prendre leur part de responsabilité dans la circulation des contenus. Mais aussi celui de chacun d’entre nous, qui devons apprendre à vérifier avant de partager, à questionner avant de condamner et à accepter qu’une réponse sérieuse puisse être plus complexe qu’un slogan.
Il ne s’agit pas de remplacer une croyance aveugle par une autre. Il ne s’agit pas davantage de demander aux citoyens de renoncer à leur esprit critique au profit d’une quelconque autorité. Au contraire, le véritable esprit critique ne consiste pas à douter systématiquement de tout, mais à savoir pourquoi l’on doute, de quoi l’on doute et sur quelles preuves on fonde son jugement.
Et peut-être est-ce là l’une des grandes urgences éducatives de notre temps : réapprendre à distinguer la popularité d’une affirmation de sa véracité, la conviction de la compétence et le soupçon de la démonstration.
Car une société qui ne sait plus reconnaître la valeur de la preuve devient vulnérable à toutes les manipulations. Et lorsqu’elle accorde davantage de crédit à celui qui parle le plus fort qu’à celui qui démontre le mieux, elle finit par compromettre sa propre capacité à prendre des décisions éclairées.
Alors oui, je préfère mille fois une science qui doute à des influenceurs qui affirment tout.
Parce que la science ne nous promet pas de détenir toutes les vérités. Elle nous donne quelque chose de beaucoup plus précieux : une méthode pour les rechercher, les éprouver et les faire progresser.
Et parce qu’au fond, le véritable danger n’est peut-être pas ce que nous avons dans nos assiettes, mais ce que nous acceptons, sans réfléchir, de mettre dans nos têtes.