
La trajectoire de Ynsect dépasse largement le destin d’une start-up.
Présentée comme l’un des fleurons européens de la Food Tech, soutenue par des investisseurs majeurs, accompagnée par des financements publics significatifs, érigée en symbole de la transition alimentaire… son effondrement partiel — ou ses difficultés structurelles — pose une question politique autant qu’économique.
Ce n’est pas seulement une entreprise qui vacille. C’est un récit industriel européen qui se fissure.
1. Un financement hors norme
Ynsect n’était pas une initiative marginale.
Des centaines de millions d’euros levés. Des tours de table successifs. Des soutiens institutionnels. Des investissements publics importants destinés à accompagner la “réindustrialisation verte”.
Peu d’acteurs de la Food Tech européenne ont bénéficié d’un tel niveau de financement et de visibilité. Lorsque des montants de cette ampleur sont mobilisés, l’enjeu dépasse l’entreprise : il devient systémique.
L’échec n’est alors plus seulement entrepreneurial. Il devient symbolique.
2. L’écart entre ambition politique et réalité industrielle
Ynsect incarnait plusieurs ambitions stratégiques :
• souveraineté protéique,
• transition écologique,
• réindustrialisation des territoires,
• leadership technologique européen.
Sur le plan politique, le projet était presque parfait.
Mais l’industrie ne fonctionne pas sur la puissance du récit. Elle fonctionne sur la robustesse du modèle économique. Coûts énergétiques. Compétitivité internationale. Capacité à scaler sans fragiliser la structure financière.
Le passage du laboratoire à l’usine reste la zone la plus risquée de l’innovation européenne.
3. Un fiasco politique ?
Le terme est dur. Mais la question mérite d’être posée.
Quand un projet soutenu comme emblème stratégique échoue ou se fragilise lourdement, c’est aussi la crédibilité des politiques industrielles qui est interrogée.
Avons-nous financé une technologie… ou un symbole ? Avons-nous accompagné un modèle viable… ou une narration séduisante ?
La frontière est parfois mince.
4. Le risque du capitalisme narratif
Ces dernières années, l’écosystème européen a parfois valorisé :
• la taille des levées de fonds,
• la vitesse d’expansion,
• la promesse d’hyper-croissance,
• la puissance du storytelling technologique.
Mais la Food Tech n’est pas une application numérique. C’est de l’industrie lourde, capitalistique, énergivore, réglementée.
Le capitalisme narratif peut attirer des milliards. Il ne remplace pas la rentabilité structurelle.
5. Une mauvaise nouvelle pour l’Europe ?
Oui — si nous persistons à confondre ambition et solidité.
Non — si nous en tirons des enseignements.
L’Europe n’a pas besoin de symboles fragiles. Elle a besoin d’entreprises industrielles durables.
La transition alimentaire ne se fera pas par emballement financier.
Elle se fera par :
• des modèles progressifs,
• des financements exigeants,
• une gouvernance prudente,
• une industrialisation patiente.
6. Ce que cela signifie pour notre secteur
Dans la Food Tech, l’époque de l’argent abondant et des promesses exponentielles touche à sa fin. Les investisseurs deviennent plus rationnels. Les marchés plus sélectifs. Les États plus prudents. La crédibilité industrielle redevient centrale.
Chez EAT 4 GOOD, nous le savons : l’innovation doit être économiquement viable avant d’être spectaculaire. La solidité doit précéder la narration.
L’échec d’un acteur ne condamne pas un secteur. Mais il oblige à plus de discipline.
Parce que l’avenir de l’Europe ne se décrète pas. Il s’industrialise.
Sébastien Ménard